S’introduire dans le monde de la dynamique de groupe, c’est tout d’abord faire connaissance avec les pionniers, les fondateurs des théories et des observations sur le fonctionnement groupal. Ces penseurs ont décelé la part insoupçonnée du groupe dans la construction de l’individu, dans le déroulement des étapes majeures de sa vie, et dans sa destinée individuelle. La psychanalyse freudienne avait ignoré ou négligé pendant longtemps cette part groupale de l’existence humaine, il était temps que certains théoriciens y accordent de l’importance, en prêtant simplement l’œil et l’oreille à cet être singulier qu’est le groupe. En France, deux psychanalystes ont été les principaux praticiens et théoriciens de la psychanalyse dans les groupes : Didier Anzieu et René Kaës. Dans cet article, je vais aborder les concepts principaux de Didier Anzieu en les articulant au célèbre roman d’Agatha Christie « Ils étaient dix » (appelé précédemment « Dix petits nègres »).
Didier Anzieu
Psychanalyste à l’esprit ouvert, critique et original, Didier Anzieu (1923-1999) fut le premier en France à s’intéresser aux phénomènes de groupe. Ses centres d’intérêts se basent sur les épreuves projectives, le psychodrame, le groupe, le corps, la littérature…etc. Il fut le créateur du CEFRAP (cercle d’études françaises pour la formation et la recherche active en psychologie), dans lequel se cultivait l’intérêt pour le groupe restreint. Nous sommes donc en présence d’un esprit synthétique, créateur, observateur et discriminant. La synthèse des intérêts divers d’Anzieu l’emmena à construire de nouvelles métaphores, donc une perception nouvelle de choses. Ainsi, nous verrons que son intérêt pour le corps et son expression l’ont emmené à concevoir son célèbre concept de « Moi Peau », tournure fort intéressante pour aborder tout un arsenal de fonctions psychiques. En effet, les théories et les concepts ne sont que des moyens de voir ce qui n’était pas vu, parce que pour percevoir, nous autres êtres penseurs avons besoin de mots et d’images. En ce qui concerne le groupe, Anzieu établit deux métaphores principales : le rêve et l’enveloppe. Nous allons explorer dans quelle mesure ces deux images nous aident à comprendre les phénomènes observables et sous-terrains du fonctionnement des groupes.
2- Les enveloppes psychiques (1976).
Le groupe selon Anzieu n’est pas n’importe quelle somme d’individus réunis. Pour qu’un groupe soit un groupe, il faut qu’il y ait plusieurs critères dont la distinction dedans/dehors, l’établissement d’une temporalité propre au groupe, une histoire, ainsi qu’un ensemble d’accords et de règles qui soutiennent la vie commune des membres du groupe. Chaque groupe est cependant, selon Anzieu, investi d’une double énergie : la pulsion d’attachement qui tend à la cohésion, à la vie du groupe, et la pulsion d’autodestruction qui tend à la dislocation et la mort du groupe. Nous pouvons observer des oscillations de ces deux tendances au sein d’un groupe, comme c’est le cas dans la psyché individuelle. Nous pouvons observer dans « Ils étaient dix », ce qui se passe lorsque la pulsion d’autodestruction du groupe prend le dessus. Dans ce roman, le dedans du groupe, représenté par l’isolement sur l’île pendant un certain temps (ce qui représente l’espace-temps du groupe), devient menaçant : « L’approvisionnement ne doit pas être facile, pensa Vera Claythorne. C’est ça le pire sur une île. Les problèmes domestiques prennent des dimensions effarantes ». D’ailleurs, l’ile en question a la forme d’une gigantesque tête, et on pourrait dire que cette représentation évoque l’idée d’une « tête groupale », qui s’annonce sinistre cependant, portant le signe de l’angoisse et annonçant la suite et les ravages de la pulsion d’autodestruction. Ces « problèmes domestiques », donc propres à l’intérieur du groupe, peuvent aisément mal tourner et se transformer en d’énormes conflits, en tout cas, c’est ce que les participants redoutent face à cette énorme psyché inconnue, celle du groupe.
Donc, le groupe pour Anzieu doit avoir des critères particuliers qui le différencient d’un simple agrégat d’individus, voici la définition qu’il donne : « Un groupe est une enveloppe qui fait tenir ensemble des individus ; tant qu’elle n’est pas constituée, il peut y avoir un agrégat humain, il n’y a pas de groupe ». (1975)
Nous observons dans le roman aussi des opinions et impressions à l’adresse de la fameuse tête géante, qui constituent les projections des membres du groupe sur ce que sera le vécu groupal et l’identité du groupe. Il s’agit de la construction de la chair du groupe, qui formera un Soi transidividuel, le Soi du groupe, qui est un contenant imaginaire où il prendra naissance et vivra. Nous voyons donc qu’Anzieu sépare l’expérience du groupe dans sa réalité sociale de son expérience dans sa réalité psychique. On aborde une autre dimension que celle qui est l’objet d’étude des sociologues. Pour Anzieu, il s’agit d’instances psychiques qui sont projetées sur le groupe (Ça, Moi, Surmoi, Moi idéal, Idéal du moi…). Ainsi par exemple, Philip Lombard dans notre roman formule sa première impression vis-à-vis de l’île : « C’est un peu encaissé…Personnellement, je préfère les espaces découverts, les endroits d’où on peut voir ce qui se passe ». Nous remarquons que Lombard projette sur l’expérience groupale à venir l’obscurité de sa psyché, Jung aurait dit son « ombre », Freud, son « inconscient », ou son « ça ». Pour le Dr. Armstrong, « une île, ca avait quelque chose de magique ; le mot seul frappait l’imagination. On perdait contact avec son univers quotidien-une île, c’était un monde en soi. Un monde dont on risquait parfois-qui sait ?- de ne jamais revenir ».
3-Le Moi-peau
Comme nous l’avons vu, Anzieu s’est inspiré de son intérêt pour le corps pour théoriser le Moi Peau. Un Moi Peau sain pour Didier Anzieu s’incarne dans trois caractéristiques principales chez le sujet : d’abord, être Moi signifie se sentir la capacité d’emettre des signaux entendus par d’autres, ce qui signifie avoir une voix propre, un avis propre, une conception propre du monde en interaction avec l’extérieur. Ensuite, être un Moi signifie se sentir unique, parce qu’on se sent vivant, ayant une existence propre à l’intérieur d’une peau protectrice et contenante. Enfin, c’est pouvoir se replier sur soi. Nous voyons donc que la psychanalyse d’Anzieu implique une fortification du Moi et une réhabilitation du corps, ce qui justifie entre autres son intérêt pour le psychodrame, où le corps revit dans un contact, une communication, entre le corps et la psyché profonde, et l’inconscient, puisque c’est ce dont il s’agit en théâtre. Je pense que de nos jours, où la tête navigue solitaire dans un cosmos moderne plein de stimulus et d’informations torrentielles, nous avons besoin de nous remettre en contact avec nos existences comme êtres corporels. La psychanalyse n’a-t-elle pas appris sa pratique de l’hystérie ? Et pourtant, le corps de l’hystérique est celui qui parle le plus, il/elle nous apprend que le corps est parlant, dynamique, bourré de langage, en quête d’extériorisation, d’explosion créatrice. Comme Gide dit dans « Les nourritures terrestres », « et quand tu m’auras lu, jette ce livre et sors. Je voudrais qu’il t’ait donné le désir de sortir-sortir de n’importe où, de ta ville, de ta famille, de ta chambre, de ta pensée », peut-être faut-il dans certains cas et pour certaines personnes, réhabiliter d’abord le corps, et jeter le divan, et sortir. Le Moi peau permet au sujet de pouvoir s’exprimer en sécurité, en confiance, en sachant que son message et sa personne sont uniques et que sa parole est valeureuse.
4-L’imaginaire dans le groupe : le groupe comme rêve.
Anzieu nous présente une approche intéressante de la manière de penser les phénomènes de groupe : il suffit d’analyser ces phénomènes comme on analyse un rêve, tel que Freud nous l’a appris. Chaque groupe constitue une menace pour l’individu, ce qui suscite indubitablement l’angoisse, du seul fait de se retrouver avec les autres. Dans le miroir du groupe, nous ne voyons pas uniquement une seule image de nous-mêmes, mais plusieurs, nous recevons une image multiple et éclatée, de quoi déstabiliser et angoisser n’importe qui, «curieux la façon dont ils s’épiaient les uns les autres, comme s’ils savaient », pensa Mr. Blore suite à une première rencontre avec le groupe. Il y a toujours un sentiment d’étrangeté vis-a-vis de cette multiplicité une dans laquelle nous sommes intégrés, avec notre temporalité propre, notre individualité, notre dedans propre à nous. Cependant, c’est cette angoisse, mise en commun, qui va unifier le groupe, lorsque les mécanismes de défense des participants du groupe sont mobilisés. Il faut donc analyser le groupe comme on analyse un rêve. Je cite Anzieu :
« Les sujets humains vont à des groupes de la même façon que dans leur sommeil ils entrent en rêve. Au point de vue de la dynamique psychique, le groupe, c’est un rêve ». (1985).
Dans « Ils étaient dix », la fin de l’histoire s’illustre en l’image de dix cadavres allongés sur les lits dans leurs chambres, ceci n’évoque-t-il pas une situation finale de sommeil, comme si tout ceci n’était qu’un simple rêve ? D’ailleurs, Vera le dit clairement « C’est comme un mauvais rêve, dit-elle, je ne peux pas m’ôter l’idée que des choses pareilles, ca n’arrive pas ! ». Nous avons aussi à la fin délivré le contenu latent que les participants cherchaient désespérément à connaitre, par la lettre dans la bouteille jetée à la mer, à bon entendeur, par celui qui a dirigé la danse et le fonctionnement groupal : le juge Wargrave (War, guerre/ Grave, tombe), le « pourvoyeur de la potence », celui qui avait soutenu tout au long de l’histoire la pulsion d’autodestruction et nourri la panique et l’angoisse générales, c’est bien lui, qui déclencha aussi la vague de méfiance entre les participants : «En attendant, je recommande instamment à chacun de se tenir sur ses gardes. Jusqu’ici, le meurtrier a eu la tache facile dans la mesure où les victimes étaient sans méfiance. A partir de maintenant, il nous incombe de nous soupçonner mutuellement, tous autant que nous sommes. Un homme averti en vaut deux. Ne prenez pas de risques et soyez à l’affut du danger. Ce sera tout ». Ce personnage, au lieu d’amener le groupe à distinguer peu à peu le rêve de la réalité, le plonge davantage dans la confusion et dans un fonctionnement psychotique délirant. Dans sa lettre jetée à la mer, il écrit : « J’avais envie – reconnaissons-le franchement – de commettre un meurtre moi-même. J’assimilais celà au desir de l’artiste de s’exprimer ! J’étais, ou pouvais être – un artiste du crime ! Mon imagination, sévèrement bridée par les devoirs de ma charge, s’épanouissait en secret avec une force colossale. » Ceci n’est pas sans nous rappeler les derniers mots de Néron, l’empereur sanguinaire : » Qualis artifex perron ! », traduit par « quel artiste périt avec moi ! ». Pourquoi ce lien entre meurtre et art ? Le meurtre devient-il pour ces personnes une expression de soi, une sorte de catharsis morbide, une sublimation échouée ?
Nous voyons que le groupe entier suivit ce scenario établi par cette personnalité pathologique qu’est le juge. C’est ce qui se passe lorsqu’une personnalité psychotique s’infiltre dans un groupe : elle absorbe vers elle les psychés et entraine une explosion fantasmatique déstabilisante et déstructurante pour le groupe, un fonctionnement psychotique groupal. Ceci s’accorde avec ce qu’Anzieu affirme : le groupe se constitue par un fantasme individuel d’un de ses membres, phénomène qu’il nomme la « circulation fantasmatique ». C’est exactement ce qui s’est passé dans cette histoire. « Pour ce qui était de savoir qui prenait la situation en main, il ne subsistait guère de doute. Toute la matinée, Wargrave était resté blotti dans son fauteuil, sur la terrasse, étranger à toute activité apparente. A présent, il assumait la direction des opérations avec l’aisance née d’une longue pratique de l’autorité. Incontestablement, c’était lui qui présidait le tribunal ».
N.B : Nous ne parlons pas de fantasme dans la psychose, mais que ce soit le délire d’un membre psychotique qui entraine avec lui le groupe, ou la circulation fantasmatique au niveau du fantasme chez les individus névrosés, nous pouvons prendre exemple sur ce qui se passe dans ce roman.
5-L’illusion groupale.
Le groupe, traversant des eaux troubles, faisant face à maintes angoisses et dangers, se retrouve dans le besoin d’y échapper, de sauver sa peau. C’est là où prend naissance l’illusion groupale. C’est un moment inévitable de tout vécu de groupe, un moment où on réclame l’identité, le même, l’égalitarisme des membres du groupe, ou on se délecte d’un fantasme d’auto engendrement, il ne s’agit pas d’un état social mais d’un état psychique : c’est bien un triomphe collectif contre l’angoisse puisqu’il nait de la conjonction des mécanismes de défense des membres, on a l’impression alors de se trouver hors-conflit, dans un espace de sécurité, dans une fusion inespérée avec l’élément maternel alors que l’angoisse était à son paroxysme. Nous assistons à des moments pareils dans « Ils étaient dix ». « Le thé ! Beni soit le rituel du thé quotidien de 5 heures ! Philippe Lombard fit une remarque amusante. Blore en fit autant, le Dr Armstromg raconta une histoire drôle. Le juge Wargrave, qui, d’ordinaire, abhorrait le thé, but le sien à petite gorgées, avec plaisir sembla-t-il […] d’un commun accord, toute allusion à l’île fut proscrite. Ils discutèrent à bâtons rompus de l’actualité : nouvelles de l’étranger, exploits sportifs, dernière apparition en date du monstre du Loch Ness ». Comme nous le constatons, il s’agit d’un commun accord, un accord implicite d’oublier, comme la psyché individuelle refoule et dénie, ainsi en est-il du groupe. La face défensive de l’illusion groupale est le « fantasme de casse » qui établit un équilibre avec l’illusion groupale et unifie les angoisses du groupe. Il s’agit de la tendance à la destruction, contrairement à l’illusion groupale.
6-Les organisateurs psychiques inconscients du groupe.
Anzieu a aussi parlé des organisateurs psychiques inconscients du groupe, qui structurent son fonctionnement. Il en dégage cinq :
Le fantasme individuel : nous l’avons déjà évoqué, il ya une résonnance entre les fantasmes des individus dans le groupe. Un fantasme individuel pourrait, selon Anzieu, avoir un rôle unificateur, et rassembler le groupe autour de son feu. Comme le fantasme est dans sa définition même un scenario agi par plusieurs personnes, le groupe se révèle un lieu privilégié pour la projection et l’exploitation de fantasmes. Dans quelle mesure le théâtre et l’expérience du groupe sont-ils apparentés ? Nous pouvons assimiler le rôle du fantasme individuel à celui d’un metteur en scène, même si la projection de ce fantasme n’est pas toujours effectuée de manière consciente par le sujet. Ainsi, comme nous l’avons dit, c’est le cas dans « Ils étaient dix » de Wargrave qui est le metteur en scène dont le fantasme dévore ceux des autres.
L’imago : nous connaissons nombre d’imagos (objets psychiques internes qui participent aux instances fondamentales de la psyché), tels que les imagos maternel et paternel. Comme nous l’avons vu avec Anzieu, l’expérience groupale et l’expérience onirique sont profondément apparentées, donc nous pouvons supposer un va-et-vient qui se fait : les fantasmes individuels et les imagos structurent le fonctionnement groupal, mais le sujet n’en a pas conscience, donc, le groupe va aider l’individu à prendre conscience de certaines choses par le biais de l’expérience groupale. On se découvre en s’exprimant, dans l’échange. Dans « Ils étaient dix » il semble que Wargrave bénéficie de son caractère de vieux juge paternel et de ce que cette image renvoie au groupe en matière de confiance et de sécurité. Alors qu’on a tellement besoin de réassurance et d’autorité, qui est mieux que Wargrave pour incarner un imago paternel et bénéficier de la confiance du groupe pour mener son jeu? L’île, elle, partenaire de Wargrave dans le crime, pourrait bien représenter un ventre maternel où le groupe est venu pour mourir. Cette île supposée les contenir, les nourrir, les protéger, être une hôtesse chaleureuse, finit par devenir le tombeau de ses habitants : aucun n’y survit. On voit bien un imago maternel également persécuteur. En présence de ces représentations meurtrières, la folie guette si près de tout le monde, qu’on y sombre à n’importe quel moment.
Les fantasmes originaires : ces fantasmes sont communs à tous les membres du groupe. Ce sont des fantasmes vieux comme le monde, auxquels on ne peut échapper. Leur présence provoque l’élaboration de certaines conceptions relationnelles qui seront alors travaillées. Voici quelques uns de ces fantasmes originaires.
-Le fantasme de la vie intra-utérine, informe sur la conception du contenant/contenu. Comme on a vu, le groupe joue dans le fantasme le rôle de contenant, tel une matrice maternelle protectrice et enveloppants, du fait de la présence d’un dedans/dehors, et d’une « peau » qui couvre le groupe et maintient sa cohésion. Comme nous l’avons dit, l’île, entourée d’eau, séparée du monde par cette barrière, représente un utérus assassin et malveillant, dont il est impossible de naître.
-Le fantasme de la scène primitive, renseigne sur la dichotomie acteur/observateur. En effet, nous remarquons dans les groupes deux types de personnes, quelques-unes qui se contentent d’observer calmement, et d’autres qui prennent la parole, qui agissent. Nous voyons comment ces attitudes individuelles différentes face aux fantasmes originaires posent la structure et les modes d’interaction dans les groupes. C’est ce que nous trouvons aussi dans le roman, puisque certains dominent par leur caractère et leurs opinions tandis que d’autres se tiennent un peu à distance et préfèrent observer et suivre le mouvement général, et par cette régression, s’assurer une sécurité semblable à celle des enfants avec leurs parents qui portent leur responsabilité.
-le fantasme de castration, montre les modes d’interaction actif/passif.
-Le fantasme de séduction, qui met la lumière sur les rapports initiateur/initié. Nous pouvons constater dans les groupes la présence de pôles charismatiques séducteurs qui peuvent prendre la position de leader par la jouissance de leur suggestion, pour le meilleur ou pour le pire. Les autres membres du groupe seraient alors des suiveurs « initiés » à la philosophie de ce personnage séducteur.
L’image du corps : Anzieu pose l’ «l’enveloppe psychique groupale » comme un organisateur de la psyché groupale. En effet, cette enveloppe permet de situer et de reconnaitre le dehors du dedans et à se constituer par suite une organisation psychique groupale saine, non psychotique comme nous l’avons vu dans le roman de Christie. Cette enveloppe constitue une sorte de système immunitaire du groupe qui organise et trie les perceptions et les représentations. Anzieu assimile cette enveloppe psychique groupale à l’idéologie, le chef, ou l’utopie en psychosociologie, qui sont susceptibles de construire une identité et une intériorité groupales. L’image du corps serait cette métaphore du groupe comme corps, nous parlons de l’esprit de groupe, des membres du groupe, …etc. cette image du corps rassemble les participants comme la matrice les organes du fœtus, et construit le statut de groupe. Cependant, Anzieu en parle comme d’un « pseudo-organisateur » puisqu’il implique encore l’idée d’une grande fusion, d’une symbiose, soutenant ainsi l’illusion groupale.
Le complexe d’Œdipe : Se retrouve le plus souvent dans les familles, puisque dans les autres groupes, la différence des sexes est plutôt négligée. Anzieu affirme que le phénomène groupal est antérieur à la différence des sexes, et que donc celle-ci n’est pas au premier plan dans le travail avec les groupes. Il se peut cependant qu’elle fasse fonction de modalité défensive dans certains cas. Cependant, selon Anzieu, ce qui prédomine surtout, ce sont les liens homosexuels inconscients qui forment une barrière contre l’agressivité, et les liens narcissiques.
Conclusion
En conclusion, nous avons vu et illustré par des exemples les conditions qui font qu’un groupe est un groupe, ainsi que des éléments organisateurs du fonctionnement groupal selon Didier Anzieu. Le groupe et le rêve seraient alors apparentés, soutenus par des mécanismes de condensation, de déplacement, et de figurabilité. Nous avons aussi vu que trois principes régissent le fonctionnement de l’imaginaire groupal, ce qui le tient en cohésion :
-le principe d’indifférenciation entre l’individu et le groupe : l’un est l’autre et ils se fondent ensemble dans l’imaginaire groupal, comme dans une marmite, un « melting pot ».
-le principe d’autosuffisance du groupe par rapport à l’extérieur (il suffit de songer aux groupes adolescents ou aux groupes sectaires)
-le principe de délimitation dehors/dedans ce qui va assurer au groupe son identité et sa structure, comme c’est le cas avec la peau physique de l’individu qui le rend visible et délimité tant dans l’espace que dans son psychisme.
« Ils étaient dix » nous permet d’observer comme avec une loupe le fonctionnement d’un groupe qui chavire. Nous y voyons l’isolement total avec la réalité extérieur, dans un fantasme d’autosuffisance qu’on trouve très souvent dans les sectes, nous y retrouvons aussi d’une manière magnifiquement illustrée l’absorption de tout un groupe dans le fantasme et le scénario d’un individu, ce qui fait tourner la vie groupale à l’horreur. Les membres du groupe se fondent donc tous ensemble dans ce jeu de la vie et de la mort où, paradoxalement, c’est chacun pour soi. Des alliances se font entre certains membres pour se préserver et survivre à l’horreur, des alliances où la méfiance n’est pas absente malgré tout. Oui, ce roman est une illustration poignante de l’expérience groupale dans son versant effrayant.
Pamela Hayek
Bibliographie :
Anzieu, D. (1975). Le groupe et l’inconscient : l’imaginaire groupal. Dunod.
Anzieu, D. (1985). Le Moi-Peau. Paris, Dunod.
Christie, A. (2002). Ils étaient dix. Livre de poche.
Lecourt, E., (2008). « L’invention de l’analyse de groupe en France : Anzieu et Kaës » dans Introduction à l’analyse de groupe.
Laisser un commentaire