
« L’espace entre le ciel et la terre, comme il ressemble à un soufflet de forge ! Vidé, il n’est pas épuisé ; mis en branle, il produit de plus en plus. […] On a beau percer des portes et des fenêtres pour faire une maison, l’utilité de la maison dépend de ce qui n’y est pas. Ainsi, tirant avantage de ce qui est, on se sert de ce qui n’y est pas. » (Laozi, Dao de Jing)
Il serait d’une grande difficulté pour nous d’imaginer que serait le déterminisme qu’exerce un système sur l’économie psychique individuelle sans les grands romans dystopiques, voire utopiques, qui finissent par se rejoindre dans un même scenario : un individu est jeté dans un monde, dans un langage et dans une société. Fin de l’histoire. Le reste va de soi : il y a les aménagements des « normaux », autrement dit de ceux qui arrivent à plier les ressorts de leurs psychismes aux exigences du système, qui sont – pour utiliser les mots de Huxley – « des chevilles rondes dans des trous ronds » ; il y a aussi ceux qui, malgré maints essais, persistent à être, secrètement, des « chevilles rondes dans des trous carrés », et qui « ont tendance à avoir des idées dangereuses sur le système social et à contaminer les autres de leur mécontentement » ; enfin, il y a l’Autre radical, irréductible au même, quelque soient les efforts fournis dans cette direction, les traitements et les politiques appliquées à son égard.
Les utopies/dystopies se rejoignent donc ; je pense particulièrement aux deux grandes dystopies, « 1984 » de Orwell et « Le meilleur des mondes » de Huxley, qu’on a l’habitude d’opposer, d’en comparer la pertinence par rapport à la direction que prend l’humanité et de considérer comme deux pôles d’un même axe. C’est un même axe en effet, celui sur lequel se rejoignent ces deux mondes, et je tends à les voir converger plus que diverger en ce qui concerne leur structure.
Dans cet article, je vais donc reprendre et réfléchir les constituants du système imaginé par Huxley, afin de faire une brève réflexion sur l’économie psychique du sujet qui y vit.
Les principales composantes du système
Ce monde à moitié imaginé par Huxley se caractérise par plusieurs traits dont je vais mentionner les plus saillants :
Le contrôle à l’extrême de la naissance (nommée « décantation ») et de la première enfance des sujets : les sujets du « meilleur des mondes » regardent le passé « vivipare » de l’espèce humaine avec dégoût. Les mots « père », « famille », mais surtout « mère », sont aussi bien obscènes que désuets. Le sexe est totalement séparé de sa fonction reproductive (par une contraception systématique et des « exercices malthusiens »), et dévié vers un usage compensatoire, sédatif, distracteur (Huxley précise dans la préface : « à mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s’accroitre en compensation »). Les bébés naissent dans des éprouvettes, avec un conditionnement fortement contrôlé afin que chacun appartienne à une des cinq « castes » sociales, jusqu’à produire des « semi-Avortons ». Des jumeaux en grandes quantités sont aussi « produits », par le procédé de « bokanovskification », qui consiste à infliger aux embryons divers chocs pour les forcer à se diviser. L’obtention du bébé se fait par « décantation ». Il n’y a donc aucune intervention du corps dans la « production » de futurs membres du « meilleur des mondes ». Quant à l’éducation de l’enfance, elle se fait par conditionnement à aimer ou haïr certaines choses selon la caste à laquelle on appartient, mais surtout à aimer sa condition. Il s’agit aussi d’intériorisation de discours qui serviront de guide de vie, par l’« hypnopédie », ou la répétition de discours enregistrés pendant le sommeil pour la plus grande part de l’enfance et de l’adolescence.
Le règne de la sensation : la sensation est la manière presque exclusive d’entrer en contact avec le monde, il n’y a aucune place à la réflexion, si ce n’est suivant les principes de l’hypnopédie. Ainsi, les enfants sont livrés, depuis leur enfance, à des « jeux érotiques ». L’exaltation des sens, augmentant le bien-être, est un impératif. Sexuellement, chacun appartient à tout le monde. La monogamie ou le simple attachement à une seule personne va contre les principes de la vertu de ce monde. Et comme « la réalité, quelque utopienne qu’elle soit, est une chose dont on sent le besoin de s’évader assez fréquemment » (Huxley dans la préface), le peuple est fourni en « soma » : « […] si jamais, par quelque hasard malencontreux, une semblable crevasse dans le temps s’ouvrait béante dans la substance solide de leurs distractions, il y a toujours le soma, le soma délicieux, un demi-gramme pour un répit d’une demi-journée, un gramme pour un week-end, deux grammes pour une excursion dans l’Orient somptueux, trois pour une sombre éternité sur la lune ; d’où, au retour, ils se trouvent sur l’autre bord de la crevasse, en sécurité sur le sol ferme des distractions et du labeur quotidiens, se précipitant de Cinéma Sentant en Cinéma Sentant, de femme en femme pneumatique ». Le Cinéma Sentant est un lieu non seulement de projection de film, mais aussi de stimulation sensorielle correspondante. Les films, inutile de le préciser, n’ont aucun contenu véritablement pensant, il s’agit plutôt d’aventures « sentantes », au bout de laquelle les choses se stabilisent dans le sens du « meilleur des mondes ».
La pseudo-religiosité capitaliste : il est bien admis que « L’Histoire, c’est de la blague ». C’est aussi l’historicité religieuse humaine qui est balayée comme « boue antique ». L’idée de Dieu, de Bouddha, de Jésus, toutes les déités et les sagesses du passé ne sont plus rien. Est-ce pour autant que toute religiosité est absente du « meilleur des mondes » ? Certainement pas ! Car tout ce système est érigé au nom d’un dieu, représenté par la figure de « Ford », qui est le capitalisme. On aurait même pu intituler ce roman « si le capitalisme était une pseudo-religion ». En effet, que ce soit le règne du plaisir ou la hiérarchisation tellement étudiée et contrôlée, tout sert l’autel de ce nouveau dieu. Ainsi, l’hypnopédie indique à chacun l’idéal capitaliste de consommation : « Mais les vieux habits sont affreux […]. Nous jetons toujours les vieux habits. Mieux vaut finir qu’entretenir […] Plus on reprise, moins on se grise ». Il existe même un signe de T que font les pratiquants de cette pseudo-religion, qui renvoie au modèle d’automobile industrialisé par Henry Ford.
Dans cet environnement évoluent des personnages, ayant chacun une position différente par rapport au système. Lénina, une femme réputée « pneumatique », autrement dit ayant du succès sur le plan sexuel, est un sujet typique du « meilleur des mondes ». Obéissant aux impératifs, répétant les principes de sa caste, elle vit suivant l’idéal de bonheur. Elle est néanmoins attirée par Bernard Marx, un homme Alpha (à l’apparence si peu Alpha), qui vit un pied dans le système, l’autre en dehors, suivant la fluctuation de l’attitude sociale à son égard. Il a un ami, Helmholtz, qui est aussi une « cheville ronde dans un trou carré ». Bernard invite Lénina dans une réserve de Sauvages, où ils rencontrent Linda, une femme « civilisée » qui s’était perdue durant une visite à la réserve et, pire, avait accouché de John (vivipare !). Linda conserve une grande nostalgie pour le monde « civilisé », ainsi accepte-t-elle d’y revenir, avec son fils, qui deviendra un sujet de grande curiosité publique.
L’abolition de la contrainte.
« Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. La leur faire aimer – telle est la tâche assignée dans les États totalitaires d’aujourd’hui aux ministères de la propagande, aux rédacteurs en chef de journaux, et aux maîtres d’école. […] Les plus grands triomphes, en matière de propagande, ont été accomplis, non pas en faisant quelque chose, mais en s’abstenant de faire ».
Voici les mots de l’auteur dans la préface, où il explicite certains principes selon lesquels il a conçu son « meilleur des mondes ». L’abolition de la contrainte, qui pourrait être volontiers associée, au premier abord, à une utopie – qu’y a-t-il de mieux qu’une vie où rien ne viendrait s’opposer au désir de l’individu et entraver sa volonté ? – révèle sa vraie nature dystopique. Car l’abolition de la contrainte ne vient pas sans celle du désir. Pour que rien ne s’oppose à ce dernier, y-a-t-il meilleure solution que celle de faire en sorte que le désir n’existe plus ? Si la société ne contraint personne, elle ne demande à l’individu rien de moins que sa propre volonté, son moteur d’action, sa force animée par un semblant de désir. Ce monde dominé par l’Un veut volontairement ignorer le fait humain selon lequel l’opposition nourrit les tendances, principe qui dans le taoïsme, fait dépendre l’existence même d’une notion de celle de son opposé (la beauté dépend de la laideur, la justice de l’injustice…etc).
Ce principe d’abolition de la contrainte est répété par le Directeur dans le roman : « Et c’est là […] qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper ».
Il y a donc bien une obligation, et comme toute obligation, elle est imposée au nom de quelque chose. Le « bonheur », et la « vertu », deviennent ces idéaux qui plient l’individu. Quelle est en effet la vertu ? Concept ambiguë, défini au gré des siècles et des philosophies, qui se rejoignent souvent pour le ramener à la conception du « bien de tous », le bien des autres, la suspension de son intérêt propre, ce sur quoi Nietzsche a mis l’accent pour le critiquer ensuite. En effet, si une certaine conception du mal le désigne comme la prédominance de l’amour de soi sur l’ordre moral, comment voir un soi-disant « ordre moral », un « intérêt de tous », du plus grand nombre, qui se contente de plier et de vampiriser tout un individu ?
« L’assassinat ne tue qu’un individu, et qu’est-ce, après tout, qu’un individu ? – D’un geste large, il indiqua les rangées de microscopes, les tubes à essais, les couveuses. – Nous savons en faire un neuf avec la plus grande facilité, autant que nous en voulons. Le manque d’orthodoxie menace bien autre chose que la vie d’un simple individu : il frappe la Société même. Oui, la Société même, répéta-t-il. »
L’être humain est pris comme moyen, et non comme fin en soi, suivant la maxime kantienne, ce qui justifie la remplaçabilité des sujets de ce monde : la fonction prime sur le sujet qui l’occupe, ce qui fait que la bokanovskification est tout à fait en phase avec la philosophie de ce monde (mais aussi celle du capitalisme). Il convient de distinguer le désir du plaisir. C’est bien le message du « sauvage », John, dans le roman, avant que son désir se tourne en réactivité autodestructrice face à la « civilisation » et à son injonction paradoxale à l’amour de soi – ou plutôt de son plaisir – et à un ordre « moral » écrasant toute subjectivité. Cette réactivité entraîne John dans le culte masochiste de la souffrance dans une affirmation maladroite de son désir.
« – Mais cela me plaît, les désagréments.
– Pas à nous, dit l’Administrateur. Nous préférons faire les choses en plein confort.
– Mais je n’en veux pas, du confort. Je veux Dieu, je veux de la poésie, je veux du danger véritable, je veux de la liberté, je veux de la bonté. Je veux du péché.
– En somme, dit Mustapha Menier, vous réclamez le droit d’être malheureux.
– Eh bien, soit, dit le Sauvage d’un ton de défi, je réclame le droit d’être malheureux.
– Sans parler du droit de vieillir, de devenir laid et impotent ; du droit d’avoir la syphilis et le cancer ; des poux ; du droit de vivre dans l’appréhension constante de ce qui pourra se produire demain ; du droit d’attraper la typhoïde ; du droit d’être torturé par des douleurs indicibles de toutes sortes.
Il y eut un long silence.
– Je les réclame tous, dit enfin le Sauvage.
Mustapha Menier haussa les épaules.
– On vous les offre de grand cœur, dit-il ».
Dans ce bref échange, nous observons un inversement de positions : le mal dont la réclamation, pour le Sauvage, était une position/opposition de son désir subjectif, est tourné en option permise par le système. C’est par cette « permission » et par l’apparente absence de contrainte, que le désir de John est aliéné. Et en effet, dans la retraite finale du Sauvage, il ne s’agit ni de Dieu, ni de danger véritable, ni de liberté, ni de bonté, ni même de péché, mais plutôt d’auto-flagellation physique et mentale, d’auto-interdiction forcenée d’éprouver un plaisir quelconque, par souci de désobéissance au système, jusqu’au suicide final.
Voici donc l’impasse dans laquelle ce système fait reculer le désir du sujet. L’empire du principe de plaisir ne permet aucune percée de la jouissance, ni de la demande d’ailleurs. La « permissivité », l’absence apparente de contraintes, mais surtout l’appropriation forcée des mouvements psychiques subjectifs par le système, est un véritable vampirisme. Même les passions violentes sont prises en charge, prises en main, contrôlées par le moyen du « SPV » (Succédané de Passion Violente) : « Régulièrement, une fois par mois, nous irriguons tout l’organisme avec un flot d’adrénaline. C’est l’équivalent physiologique complet de la peur et de la colère. Tous les effets toniques que produit le meurtre de Desdémone et le fait d’être tuée par Othello, sans aucun des désagréments ». Ceci n’est pas sans nous rappeler les paroles de Slavoj Zizek sur notre monde contemporain : « C’est comme si nous vivions, de plus en plus et à tous les niveaux, une vie dépourvue de substance. Nous consommons de la bière sans alcool, de la viande sans graisse, du café sans caféine et, finalement, du sexe virtuel… sans sexe ». Ainsi dans le « meilleur des mondes » toute chose est offerte, même imposée, privée de ses désagréments. Le traitement de l’amour est aussi semblable à ce que Zizek décrit : « L’amour est vécu comme un grand malheur, un parasite monstrueux, un état d’urgence permanent qui ruine tous les petits plaisirs ». Tomber amoureux est une obscénité, le fait de ne pas vouloir posséder physiquement l’objet de son désir est parfaitement incompréhensible, absurde : comment ne pas vouloir la satisfaction du désir qui est son abolition, l’extinction de cette tension de l’être qui ne nous laisse pas tranquilles ?
« Réprimée, l’impulsion déborde, et le flot répandu, c’est le sentiment ; le flot répandu, c’est la passion ; le flot répandu, c’est la folie même : cela dépend de la force du courant, de la hauteur et de la résistance du barrage. Le ruisseau sans obstacle coule tout uniment le long des canaux qui lui ont été destinés, vers une calme euphorie. »
Il s’agit de réduire au maximum l’intervalle entre la demande et la satisfaction, ne permettant pas au désir d’émerger, mi même à la distinction entre soi et l’autre, entre principe de plaisir et principe de réalité, donc, empêchant le sujet d’exister dans cet intervalle d’attente. La pulsion coule de son émergence à sa satisfaction sans obstacle, sans déviation.
Le « bonheur », la préservation de soi au prix de la grandeur désirante
Mais quel est donc cet idéal de « bonheur » imposé par le système ?
Comme le concept de « vertu », celui de bonheur est fortement susceptible d’être manié, alimenté, vêtu, par un système de pensée politique afin de constituer une ligne de conduite pour les sujets.
Le bonheur du « meilleur des mondes » « n’est jamais grandiose », il « n’a rien du charme magique d’une bonne lutte contre le malheur, rien du pittoresque d’un combat contre la tentation, ou d’une défaite fatale sous les coups de la passion et du doute ». Autrement dit, ce n’est pas une victoire, c’est l’absence de lutte. On ne se bat pour rien et contre rien. Nous pouvons aisément reconnaître la raison pour laquelle un tel idéal servirait le pouvoir contre la rébellion des sujets. Il n’y a rien à combattre, il n’y a pas d’ennemi, il n’y a rien à chercher, il n’y a pas de destinataire de la lutte.
Face à cet idéal, il y a « la beauté » et « la vérité » : « Notre Ford lui-même fit beaucoup pour enlever à la vérité et à la beauté l’importance qu’on y attachait, et pour l’attacher au confort et au bonheur ». La science, censée être au service de la vérité, du savoir, est subordonnée aux intérêts politiques du système, non seulement dans la manipulation des résultats et des méthodes, mais aussi dans le choix des objets d’étude. Le grand art, incompatible avec le confort et le bonheur, est aussi sacrifié, car devenu désuet, incompréhensible, inaccessible à la conscience du sujet contemporain.
Enfin, nous sommes en droit de nous demander si ce système a réussi dans son entreprise de domination. A-t-il réussi à éliminer l’idée de contrainte associée à celle de désir ? A-t-il aboli tout souhait d’autre chose, toute aspiration à un objet manquant, à un ailleurs ? A-t-il exterminé l’intérêt de l’Autre radical aux yeux des sujets ?
Nous assistons à un évènement inédit dans le « meilleur des mondes » : un homme – comme par hasard, il s’agit du Sauvage – se refuse à Lénina. Et pourtant, il en est amoureux… mais il est amoureux à la Shakespeare. Les paroles du grand poète représentent son système personnel, subjectif, son langage pratiqué par lui seul. John le Sauvage, devant la femme de son désir se déshabillant, devant l’objet de son adulation n’opposant aucune résistance, aucune épreuve, aucune demande de preuve de ses sentiments – fut pris de terreur et de violence. En réponse à cette disponibilité inattendue, il oppose ces vers de Shakespeare :
« L’antre le plus sombre, le lieu le plus opportun, tout ce que notre plus mauvais génie peut nous proposer de pire, ne fera jamais fondre mon honneur en vil désir ».
Puisque le Sauvage, pris dans la « blague » qu’est l’histoire, veut un désir qui soit aussi honneur, l’union sexuelle n’eut pas lieu.
Cette résistance de John accrocha Lénina dans les fils du désir, mais aussi excita de curiosité toute la population : il suffit d’un seul désir pour rallumer certains autres.
N’y a-t-il plus rien à demander, plus rien à chercher ? Je termine cet article par un clin d’œil, qui est une phrase de Mustapha Menier, un souhait d’un pion du « meilleur des mondes » :
« Comme ce serait amusant, musa-t-il, si l’on n’était pas obligé de songer au bonheur ! ».
Pamela Hayek
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