« En ce jour où le coucou
À l’Ermitage aux hérons
Vint chanter,
Le pont flottant des songes
Est désormais franchi. »

C’est avec ce poème que commence le roman Le Pont flottant des songes de Junichirô Tanizaki. D’emblée, nous sommes suspendus à un pont qui sera franchi, le pont flottant des songes. Ce roman doit-il être interprété comme un rêve ? Le franchissement du pont se fait-il vers une réalité « réelle » ou vers un enfoncement dans une réalité psychique, onirique ? Telle est la nature des impressions sensorielles précoces de l’enfance : elles sont flottantes, suspendues à la lisière de l’univers psychique, facilement oubliables et pourtant marquantes pour l’identité, le style érotique et le narcissisme de chacun.
Tanizaki explicite ses idées sur l’ombre, la lumière et la femme dans son célèbre essai Éloge de l’ombre : « Nous créons de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits par eux-mêmes insignifiants. […] Nos ancêtres firent de l’espace lumineux un volume clos dont ils firent un univers d’ombre ; puis, tout au fond de l’obscurité, ils confinèrent la femme. […] Nos ancêtres tenaient la femme […] pour un être inséparable de l’obscurité. » Et pourtant : « La blancheur de la peau est la suprême condition de l’idéale de beauté féminine. […] Sur sa blancheur, comme un léger voile, […] ne parviennent pas pour autant à effacer le pigment obscur tapi au fond de leur peau. »
Le Pont flottant des songes peut être considéré comme un roman sur la blancheur et l’obscurité de la femme – en termes psychanalytiques, sur la tendresse et la passion de la mère et de la femme. L’histoire est celle du franchissement d’un pont par Tadasu, le pont entre la première mère et la seconde, entre le corps de l’enfant et la chair de l’adolescent.
Le contexte est celui du Japon du début du XXe siècle, au sein d’une famille noble vivant dans une maison traditionnelle entourée d’un jardin, avec un pavillon pour les cérémonies du thé, et la Villa des plaisirs partagés. Le narrateur est Tadasu, d’abord jeune garçon, puis adolescent, et enfin jeune adulte. Nous sommes introduits dans l’univers intime de la relation entre le petit Tadasu et sa jeune mère, Chinu, avec les impressions sonores, visuelles, olfactives et tactiles qui furent pour lui le contexte de son existence et la définition de la beauté. La musique du koto de sa mère, l’omniprésence de l’eau d’un étang, le claquement sec du bambou du sôzu, le souvenir le plus ancien de Tadasu, des sculptures au regard réprobateur et au sourire sardonique, et le corps de sa mère : « Je m’installais sur ses genoux, savourant la douce chaleur de ses cuisses dodues, tandis qu’elle me serrait contre elle. » « Maman […] avait des pieds menus, tout ronds, d’une belle blancheur de fine pâte. » Et le rituel du soir, lorsqu’il rejoignait sa mère dans sa chambre pour téter aussi longtemps qu’il le voulait, ensevelissant son visage entre les pans de son kimono et reniflant le parfum de ses cheveux : alors, il ne « percevait qu’une vague pénombre alentour », le monde se rétrécissait pour ne contenir que lui et sa mère. « Des effluves où cette odeur lactée se mêlait au parfum de sa chevelure flottaient tout autour de mon visage enfoui dans sa poitrine […] Il régnait là une obscurité profonde qui laissait pourtant deviner un faible halo blanchâtre autour de ses seins. » (p.27)
Lorsqu’il avait cinq ans, cette mère mourut alors qu’elle attendait un nouvel enfant. Deux ans plus tard, après une période de deuil, Tadasu accueille sa seconde maman, dont les traits se superposent à ceux de la première, rendant son portrait confus. Les deux mères deviennent une même personne, unique mais double, avec le même prénom, Chinu. La première fois qu’il la voit, c’est cette mêmeté qui lui saute aux yeux : « Assise dans la même posture que celle que prenait jadis maman, exactement au même endroit, elle avait orienté son instrument dans la même direction, et pour presser les cordes, elle allongeait la main gauche du même geste. […] Papa la suivait avec attention, captivé par son jeu, assis de la même manière que lorsqu’il écoutait maman, avec rigoureusement la même attitude. » (p.37)
L’exhortation du père à établir l’identité de la mère scelle cette confusion : « […] je voudrais que tu ne penses pas que c’est une deuxième maman qui est venue, mais que c’est ta maman, celle qui t’a mis au monde, qui vit toujours et qui est revenue après avoir fait un long séjour quelque part ! […] Tes deux mamans se fondront en une seule, et tu ne pourras plus les différencier. » (p.42) C’était la saison où « l’on entendait chanter le coucou » (p.40), et le pont flottant des songes s’apprête à être franchi.
Comme promis, la deuxième mère se met à se comporter comme la première et la vie domestique reprend son cours. Elle l’invite un soir à reprendre le rituel de la tétée nocturne, mais les choses sont différentes : l’enfant de presque huit ans, se faisant petit, ne reçoit pas de lait, et pourtant, il a l’impression « de retrouver ce monde d’effluves laiteuses mêlées au parfum d’huile pour cheveux qui flottaient jadis entre les seins maternels, ce monde de rêve tiède et blanchâtre » (p. 48). Mais il se retrouve beaucoup trop excité pour dormir, malgré les berceuses de sa mère. Ce rituel reprend jusqu’à ce que Tadasu ait douze ou treize ans.
Désormais adolescent, Tadasu commence à découvrir certaines informations sur sa deuxième mère, à commencer par son vrai prénom : Tsuneko. Ensuite, il apprend par sa nourrice qu’elle avait travaillé entre douze et quinze ans comme maiko dans une maison de geishas, puis qu’elle s’était mariée, mais à dix-huit ans, fut répudiée pour une raison obscure. Son âge était à mi-chemin entre celui de Tadasu (douze ans de différence) et celui de son père (treize ans de différence). À la onzième année de mariage, une grossesse non désirée prend place. L’enfant, nommé Takeshi, est envoyé à sa naissance pour qu’une autre famille l’adopte. Tadasu, jeune adulte, est invité à retrouver le monde de rêve au sein de sa mère. Il cède et déguste enfin le lait tant attendu. Néanmoins, une fois l’ivresse passée, il est « mort de honte » et confus quant au comportement de sa mère. Malgré cette honte, il revient au sein de sa mère à plusieurs reprises.
En effet, en dépit de l’enfant qui cherche à retrouver son univers sensoriel adoré, le corps de Tadasu n’est plus le même. Le geste qui était jadis naturel est aujourd’hui une transgression, un déni de la castration orale, du sevrage. Enfant, il tétait le sein de sa mère ; adulte, il tète le sein de la femme, celle qui était maiko, accoutumée au quartier des plaisirs.
Lorsqu’il a dix-huit ans, son père tombe malade, atteint des reins (notons que le médecin lui interdit les relations sexuelles). Au bord de la tombe, il conseille à Tadasu : « Lorsque je ne serai plus là, elle n’aura, à part toi, absolument personne sur qui compter, alors qu’il lui reste encore de longues années à vivre. Aussi, je te demande de t’occuper d’elle, et d’elle seule. Tout le monde dit que tu me ressembles, et c’est vrai. D’ailleurs, avec l’âge, cette ressemblance ne fera que s’accentuer. Si tu restes à ses côtés, maman aura l’impression que c’est comme si j’étais toujours là. Est-ce que, du fond du cœur, tu es vraiment prêt à faire en sorte que maman ressente cela, à en faire le seul but de ton existence, sans avoir besoin d’aucune autre satisfaction ? » (p. 86) La réponse de Tadasu étant affirmative, le père poursuit : « Pour assurer le bonheur de maman, il est indispensable que tu te maries, non pas pour toi, mais pour former avec ton épouse un couple au service de maman. » (p. 87). Ainsi, Tadasu est marié et un ménage à trois est constitué, malgré les rumeurs d’inceste qui se propagent autour d’eux, et qui supposent que Takeshi est en fait le fils de Tadasu et non de son père. Le couple se met au service de la mère, lui offrant des massages. Sawako, sa femme, lui rend des visites nocturnes pour lui octroyer ses services. Une fois, pendant un massage, la mère est mordue par une scolopendre, insecte agressif, venimeux, vivant dans les lieux humides et sombres, et succombe à ses blessures. Tadasu soupçonne sa femme d’avoir laissé l’incident se produire : ils divorcent et Tadasu ramène son frère Takeshi près de lui (et malgré lui), quitte l’Ermitage aux Hérons, et vit avec Takeshi et la vieille nourrice.
Pour Freud, la première séductrice de l’enfant est la mère. Cette séduction est vitale pour son accueil et sa survie. Pour Ferenczi, l’enfant a besoin de l’intensité de sa mère pour ne pas sombrer dans le néant. Cependant, son excès peut marquer et altérer la sexualité de l’enfant, comme le cas de Leonard de Vinci, « trop tôt muri sexuellement » par les « baisers passionnés » de sa mère (Freud, 1910a, p.141). Cette séduction est ambivalente, à la fois cruelle, possessive, passionnée, et tendre, douce, respectueuse. Ainsi, la mère active le pouvoir d’Eros et devient, par sa séduction, vectrice de la pulsion de vie. Pour Laplanche, la sexualité infantile se vit dans la relation avec l’autre. La séduction se fonde sur une « situation anthropologique fondamentale », où un adulte ayant un inconscient sexuel, un langage, et des résidus infantiles, est en relation avec un infans qui ne parle pas et qui n’a pas d’inconscient. L’inconscient de l’adulte infiltre ainsi la relation. Pour Laplanche, la sexualité infantile est psychique et n’a rien à voir avec les processus hormonaux dans le corps de l’enfant. Ces processus, lorsqu’ils apparaissent, perturbent la sexualité infantile à la puberté : émerge alors une poussée pulsionnelle libérée du langage, un réel de la chair. Cet objet-chair ne se constitue comme objet psychique pensable qu’à l’adolescence, au prix d’un travail psychique laborieux. « La puberté est ce temps où le réel de la chair vient faire irruption dans l’image du corps consciente et inconsciente du sujet. […] Cette œuvre de la chair vient forcer chaque sujet à une réarticulation de sa position désirante dans ce que la chair impose de nouveauté quant à l’image et au ressenti du corps sexué. » (Lesourd, p.86). Cette chair qui s’impose fait émerger une jouissance désarrimée du signifiant qui avait été écartée par le langage. « Il existe un clivage entre corps voué au plaisir et aux enjeux du sexuel psychique, et chair vouée à la jouissance, clivage qui vient à devoir s’articuler dans la rencontre amoureuse du sujet en maturation » (Lesourd, p.87).
Dans une perspective lacanienne, Markos Zafiropoulos (2023) affirme que le désir incestuel vient de la mère, et que la réponse à la jouissance maternelle crée une « cage de fantasme », d’où l’enfant est appelé à s’émanciper. C’est « la traversée du fantasme », et la dissolution de l’imaginaire généré par le moi idéal archaïque. La Chose, « Das ding », est ce qui oriente le sujet vers la jouissance absolue dans le réel, celle de la pure chair. Contre cette jouissance s’activent le principe de plaisir et le fantasme. La Chose est constituée par l’extimité, elle est à la fois proche et lointaine, repoussante et magnétique, elle crée une ambiance inquiétante dont le sujet doit se déprendre pour devenir. Elle peut prendre des visages différents, comme la mère archaïque ou le père jouisseur, ou encore le diable. Si, chez Freud, l’accent est mis sur l’attirance et le désir pour la mère, chez Lacan, c’est la fuite de la mère qui prend le dessus. Ces deux tensions peuvent être retrouvées dans le roman de Tanizaki.
Désirant retrouver un état antérieur du développement, Tadasu se retrouve face à la jouissance de la mère : fantasmatiquement, celle-ci s’étant débarrassée de son nouveau-né, puis, après quelques années, du père (désormais incapable d’avoir des relations sexuelles avec elle), elle se tourne vers Tadasu. La fuite de ce dernier est conditionnée par le principe de plaisir, qui veut protéger le sujet contre la Chose, il refuse d’être joui par la mère, mais n’arrive pas à refuser ses avances. Cependant, nous revenons à un questionnement de Tadasu sur la complicité de son père : « ne pouvait-on pas penser que maman ne se serait jamais livrée à ce jeu sans l’accord de mon père ? […] Soucieux de renforcer encore, en prévision de ce qui se passerait après sa mort, les liens intimes que j’avais noués avec maman, ne l’avait-il pas persuadée de me considérer après sa disparition comme un autre lui-même ? » (p.82). S’agit-il de la jouissance de la mère ou de celle du père ? Tadasu, fuyant la jouissance du père, se serait-il caché dans un fantasme abolissant la différence de générations, et faisant de lui un partenaire de remplacement ? Qu’en est-il de ce père qui refuse de voir en son fils autre chose qu’une réplication de lui-même ? N’est-ce pas le fantasme de survivre par sa progéniture, poussé à l’extrême, un déni pervers de la castration ultime qu’est la mort ? Ce désir paternel ne conditionne-t-il pas le déroulement de toute l’histoire ? Ces questions restent en suspens et Tanizaki ne révèle pas la vérité concernant les rumeurs de l’inceste : amoureux de l’ésthetique de l’ombre, il nous laisse deviner et nous donne à sentir, à intuitionner, l’ambiance où baigne cette histoire, celle d’un passage ultime d’un corps à l’autre.
Pamela Hayek
Bibliographie
Alfandary, I. (2023, janvier 28). Ce que la psychanalyse sait de la séduction [Conférence]. Société Psychanalytique de France (SPF). Replay disponible sur le site de la SPF.
Lesourd, S (2001). « L’impossible rencontre de la chair ». Dans Tomber en amour. Sous la direction de Didier Lauru. Editions Eres. Paris.
Tanizaki, J. (2024). Le Pont flottant des songes (trad. R. Tschudin). Gallimard. (Folio).
Zafiropoulos, M. (2023). Lacan presque queer. Éditions Eres.
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